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    Idées

    Bêtise et méchanceté 2.0

    21 mars 2017 | Patrick Moreau - Rédacteur en chef de la revue «Argument» | Médias
    «L’internaute parcourt plus souvent les textes mis en ligne qu’il ne les lit véritablement», affirme l'auteur. <br />
 
    Photo: Todd Korol Getty Images «L’internaute parcourt plus souvent les textes mis en ligne qu’il ne les lit véritablement», affirme l'auteur. 
     

    Frédéric Beigbeder a déjà affirmé qu’Internet était « l’empire de la méchanceté et de la bêtise ». Quand on s’astreint à la lecture des multiples commentaires que suscitent sur Internet les éditoriaux ou les prises de position publiés dans la section « Commentaires » des médias sur le Web, on est contraint de reconnaître qu’il n’avait pas vraiment tort. On est vite frappé en effet par le caractère la plupart du temps abrupt et péremptoire des propos par lesquels l’internaute affirme son désaccord avec l’opinion présentée dans ces textes.

     

    De plus, ces commentaires négatifs respirent souvent la suffisance et le mépris. Il ne suffit pas à celui qui intervient de marquer son désaccord avec le point de vue qu’il attaque ; il lui faut en outre se montrer incisif, contredire expressément et totalement l’opinion émise par autrui, voire la ridiculiser, sans se garder en outre des attaques ad hominem. Très rares sont les jugements nuancés, peu communes également les interventions qui prennent réellement en compte les arguments avancés par autrui.

     

    Lectures partielles et partiales

     

    Une des raisons de ce peu d’intérêt pour les idées et arguments d’autrui, auxquels on prétend pourtant répondre et apporter un démenti, provient d’une tendance, qu’il convient de souligner, qu’a l’internaute à mal lire les textes, tous les textes et particulièrement ceux dont les idées s’éloignent des siennes. Par mal lire, je veux dire que le lecteur qui pratique la lecture sur support numérique a une propension plus forte que le lecteur qui lit sur un support papier à survoler le texte lu, sans trop s’y attarder, influencé en cela par un glanage ou un surfing qui tend à devenir le mode normal de consommation d’information sur Internet. De ce fait, la lecture à l’écran devient également moins linéaire (plus papillonnante) que la lecture sur support papier. Dit autrement, c’est apparemment une lecture qui se fait davantage en diagonale : l’internaute parcourt plus souvent les textes mis en ligne qu’il ne les lit véritablement.

     

    Résultat : au lieu de prendre le texte comme un tout et de considérer le discours dans son ensemble, l’internaute aura tendance à fixer son attention sur-sollicitée seulement sur quelques mots ou expressions, sur une phrase ou deux à l’exclusion de tout le reste. Il sera pour cette raison moins sensible ou moins réceptif à l’argumentaire ou au raisonnement contenu dans les phrases et leur enchaînement, à la syntaxe du texte, qu’à l’état émotif où le plongent ces quelques mots ou membres de phrase qui ressortent du texte en question.

    Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version d’un texte paru dans le dernier numéro de la revue Argument, volume 19, no 1, automne- hiver 2016-2017.

    À ses yeux, les mots, les phrases deviennent alors moins des supports d’information ou d’idées que des vecteurs de réaction ; et il lira moins ces mots qui s’étalent sous ses yeux tels que quelqu’un d’autre les a utilisés pour en faire une proposition de sens qu’il ne les considérera en fonction du choc épidermique qu’ils provoquent chez lui. […]

     

    Ces mauvaises lectures et cette surinterprétation manichéenne qui les accompagne résultent aussi en partie, ou se voient en tout cas renforcées par la brièveté des messages qui s’échangent sur ces pages de commentaires des journaux (comme, pour l’essentiel, ailleurs sur le Web et les réseaux sociaux) ainsi que par le caractère instantané de la plupart de ces réactions qui sont produites « à chaud », c’est-à-dire à peine la lecture d’un article ou du texte d’opinion achevée.

     

    Dans ces conditions de communication marquées par une urgence et une brièveté des messages qui sont toutes deux bien peu propices à la construction d’une contre-argumentation réfléchie, il est presque inévitable que toutes ces opinions émises dans les sections « Commentaires » des médias en ligne ressemblent davantage à des jugements instantanés et souvent brutaux, lesquels appartiennent plutôt à l’ordre du réflexe qu’à celui de la réflexion, et relèvent au final d’une forme d’impensé. Les échanges d’opinion, que sont censés favoriser ces nouveaux outils informatiques, confortent alors surtout ce qu’on pourrait appeler la foire d’empoigne des préjugés.

     

    Narcisse et son écran

     

    Cette urgence et cette brièveté ne sont toutefois pas seules en cause. Le contexte dans lequel s’utilise le média exerce aussi une influence sur ces réactions souvent partiales et irascibles des lecteurs et les commentaires qui en rendent compte.

     

    La présence solitaire de l’internaute devant son écran, en l’absence de tout interlocuteur réel, induit une forme de narcissisme qui se voit décuplée par le sentiment de toute-puissance que lui procure une technologie qui lui donne voix instantanément au chapitre et accès à un auditoire virtuellement illimité. Ce narcissisme de l’écran-miroir, qui, tout en les masquant, ouvre illusoirement sur le monde comme sur autrui, entraîne une dissipation du surmoi social de celui qui opine. Ce dernier laissera s’exprimer d’autant plus librement ses pulsions égocentriques et agressives que ceux à qui ils s’adressent virtuellement ne sont pas vraiment là.

     












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