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    Les dits et non-dits du 375e

    Le grand historien Marc Bloch est probablement celui qui a le mieux défini ce qui devait guider l’historien dans son rapport au présent. Ce résistant fusillé par la Gestapo, fondateur de la prestigieuse École des Annales, a toujours défendu l’importance pour l’historien de répondre aux exigences du monde dans lequel il vit. Pas plus que le physicien ou le linguiste, disait-il, l’historien ne saurait s’exclure du monde contemporain.

     

    Mais cette affirmation s’accompagnait d’une mise en garde fondamentale. Pour Bloch, l’historien ne pouvait être utile à ses contemporains que s’il prenait ses distances d’avec son époque et parfois même d’avec « son propre moi ». Appliquer les critères d’aujourd’hui au monde d’hier, juger de l’histoire en fonction de la morale du jour, travestir les mots du passé pour leur faire dire la rectitude de notre époque, était selon lui le péché « le plus impardonnable ».

     

    Convenons qu’au moment de célébrer le 375e anniversaire de Montréal, ce « péché » est largement répandu. J’en avais pris conscience l’an dernier en interviewant une dizaine d’historiens français et québécois sur la fondation de Montréal. J’avais alors été étonné de notre insouciante ignorance des origines profondément mystiques de la métropole québécoise. Bien sûr, on mentionne ici et là Jeanne Mance et la « nouvelle Jérusalem », mais nous semblons le plus souvent incapables de caractériser cette foi, éminemment moderne pour l’époque, qui fut celle des fondateurs de Montréal.

     

    On ne comprend rien à cette fondation si on oublie qu’elle fut l’oeuvre de véritables mystiques issus de la Réforme catholique qui allait réévangéliser la France. Rien n’a plus façonné le Québec que cette oeuvre de conversion qui gagna toute l’Europe mais qui prit en France des formes particulières. Dans ce mouvement, les femmes, les laïcs, les oeuvres bénévoles et associatives occupèrent une place centrale. La Québécoise Dominique Deslandres voit d’ailleurs dans cet apostolat féminin « l’origine de tout le système social québécois ».

     

    L’action de ces pionniers est à mille lieues des préjugés à la mode sur le supposé mépris des femmes et des autochtones qui aurait animé nos ancêtres. De tels jugements moralistes sont profondément antihistoriques. Au contraire, on peut chercher dans cette origine une des causes de la grande place que les femmes et l’apostolat laïque ont occupée, et occupent toujours, dans notre histoire. Sans oublier ce côté associatif et collectif qui ne se démentira jamais.

     

     

     

    On comprend dès lors l’importance de Jeanne Mance. Inutile d’en faire la « cofondatrice » qu’elle n’a jamais été pour souligner son rôle central. Cette réinterprétation féministe de l’histoire relève elle aussi de l’idéologie. Soit on considère que la fondation d’une ville est d’abord un geste politique, il faut alors reconnaître que seul Maisonneuve détenait les pouvoirs régaliens lui permettant de fonder une ville et de la défendre en plein territoire autochtone. Soit on élargit cette vision à la sociologie et à l’économie, on doit alors dire, comme l’historien Paul-André Linteau (Une histoire de Montréal, Boréal), que cette oeuvre fut celle de la Société Notre-Dame de Montréal conçue par Jérôme Le Royer de la Dauversière.

     

    Cette « féminisation » après coup de l’histoire pour la repeindre au goût du jour illustre parfaitement cette perversion que décrit Marc Bloch et qui consiste à plaquer bêtement sur le passé les concepts et la morale d’aujourd’hui. Que cette morale soit féministe n’excuse rien.

     

    Il en va de même de l’éloge délirant du multiculturalisme qui serait, dit-on, aux origines mêmes de la fondation de Montréal. La création de Montréal n’est pas plus « multiculturelle » que celle de Marseille ou de Dakar. Ce que l’on peut trouver à Montréal, certes, c’est un rapport particulier aux autochtones. Comme nous l’expliquait l’excellent historien Denys Delage, si Montréal est fondée en 1642, c’est grâce au traité conclu en 1603 avec le chef montagnais Anadabijou. Les Français ne survécurent sur ce continent à cette époque que parce qu’ils surent nouer des alliances et s’inscrire dans la géopolitique amérindienne qui réglait les rapports complexes entre les peuples qui habitaient déjà le continent.

     

    On comprend dès lors tout le ridicule d’une affirmation comme celle de Denis Coderre, selon qui « nous sommes tous fils et filles d’immigrants ». L’immigration est un concept totalement inimaginable à l’époque des premiers Montréalais, à propos desquels son utilisation ne peut être qu’idéologique. Rappelons aussi que ces colons ne quittaient ni leur roi ni leur religion et qu’ils s’installaient dans ce qui allait devenir dès 1663 une province de la France. Pour le coup, ce multiculturalisme de pacotille qui colore toute la publicité de ce 375e relève du plus bel ethnocentrisme. On se demande d’ailleurs en quoi Montréal serait plus multiculturelle que Manchester, Marseille ou Dakar. Et en quoi ce multiculturalisme serait si différent de celui qu’on trouve aujourd’hui dans n’importe quelle grande ville du monde.

     

    Comme si l’ouverture à l’autre ne commençait pas par l’ouverture à ceux qui nous ont précédés.













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