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    Le Québec nouveau n’est pas (encore) arrivé

    Le damné crucifix de l’hôpital du Saint-Sacrement, le test de valeurs pour immigrants de la CAQ, la cure de jouvence du PQ, la loi sur la neutralité religieuse des libéraux… Pas une semaine qui passe sans nous ramener aux questions qui tuent : Qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Où allons-nous ?

     

    Il est crucial de se poser ces questions, mais comment ne pas constater l’impasse, la confusion, le ras-le-bol ? Selon mes calculs, on tourne en rond sur la question de l’identité nationale depuis exactement 22 ans. L’identité dont nous pouvions tous être fiers, celle du « maîtres chez nous », de l’éducation et de la démocratisation de la vie politique, celle de la sortie du sanatorium du Canada français, a mordu la poussière le soir du référendum. Le 30 octobre 1995, en prononçant les paroles que l’on sait, Jacques Parizeau a spectaculairement mis le doigt sur notre nouvelle plaie. En opposant le rêve de sa génération aux supposés étrangers parmi nous (le « vote ethnique »), il a donné le ton pour le prochain quart de siècle. Nous c. eux. Us vs Them. Les « ceusses » d’ici et les « ceusses » d’ailleurs. Depuis, nous sommes comme deux gros boeufs musqués, arc-boutés l’un face à l’autre, pris par les cornes, incapables de bouger.

     

    Je sais. Le dernier référendum n’a pas été perdu par le vote ethnique, loin de là. Je ne tiens pas ici à culpabiliser le grand Jacques non plus. Il ne s’agit pas simplement de sa bourde, de toute façon. Dans son documentaire Disparaître (1989), Lise Payette avait fait la même opposition morbide entre eux et nous, entre la présence croissante d’immigrants et « la disparition de la nation française en Amérique ». Comme si la première génération d’indépendantistes n’a jamais pu imaginer le combat en dehors des paramètres d’un Québec tricoté serré. À force d’endurance, on n’a jamais pensé qu’on pourrait ressembler à autre chose que ce qu’on a toujours été. Cette obsession pour les crucifix ? Rien d’autre qu’une rage d’objets familiers, un besoin de bons vieux repères. On veut nos doudous, et ça presse, car on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve.

     

    Ça ne peut plus continuer comme ça. Je parlais la semaine dernière du mythe fondateur américain, celle d’une grande terre de refuge, subverti aujourd’hui par Donald Trump. L’époque est au glissement des plaques tectoniques : la dissolution de l’Union européenne, la fin des grands traités de libre-échange, la remise en question des grandes institutions d’après-guerre… Ce serait peut-être un bon moment pour le Québec de rajuster sa calotte, lui aussi, de revoir ses mythes et ses principes. La survivance, qui nous a fait traverser bien des tempêtes, celle de la subjugation comme celle de l’appropriation de soi, ne suffit plus aujourd’hui. On ne peut plus se définir uniquement à partir d’une idée qui laisse une part toujours croissante de la population à la porte.

     

    Ça ne veut pas dire l’ignorer, ignorer d’où l’on vient et taire l’anxiété qui nous terrasse, ça veut simplement dire arrêter de faire comme si nous, grands survivants devant l’Éternel, vivions le meilleur des mondes. Arrêter de prétendre que les problèmes viennent toujours d’ailleurs. Je n’en peux plus de vous entendre dire que le Québec a « le dos large », qu’on est « bien bon », qu’on est « trop tolérant » alors que depuis toujours on traite l’immigrant, comme le soulignait Marco Micone dans ces pages, comme des voleurs de jobs, de langue et maintenant de laïcité.

     

    Je n’en peux plus, surtout, du détournement éhonté de l’émancipation des femmes. Que faire « avec un immigrant qui serait contre l’idée que les femmes sont les égales des hommes ? », demande François Legault afin de justifier son combat de boeuf musqué à lui et, plus précisément, sa proposition de montrer la porte à certains immigrants. Peut-être M. Legault devrait-il commencer par expulser les trolls qui ont poussé deux jeunes chroniqueuses à abandonner leurs blogues récemment ? Il n’est pas dit qu’ils viennent d’ailleurs, mais il est clair qu’ils ne tolèrent pas les femmes qui s’expriment. Tiens, j’en aurais quelques-uns, moi, à mettre sur un paquebot pour l’Antarctique — dont ce fidèle répondant qui n’arrête pas de me traiter de vieille-truie-mal-baisée qui-ne-sais-jamais-de-quoi-elle-parle. C’est formidable quand même de vivre au royaume de l’égalité, non ? On ne fait toujours pas le même salaire que les hommes, la plupart des postes de pouvoir nous échappent, on a encore peur de sortir la nuit, le risque de se faire agresser sexuellement est beaucoup plus élevé (1 sur 3) que les chances de gagner le gros lot (1 sur 14 millions), mais bon, puisque tous nos chefs nous font la sérénade là-dessus, soyons positifs ! Prétendons que les méchants misogynes viennent tous d’ailleurs. On vit à l’ère de la « post-vérité », après tout.













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