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    États-Unis

    Les femmes au pied du mur

    Les pièces de Teresa Margolles, exposées au Musée d’art contemporain de Montréal, rendent compte d’une réalité morbide. Aux portes des États-Unis. Au coeur de l’Amérique du Nord. Des femmes. Disparues. Dépecées. Autopsiées. Car, à Ciudad Juarez, depuis plus de 20 ans, les femmes meurent. À un rythme si élevé et dans de telles proportions que l’on y parle de « féminicide ». Les meurtres, les mutilations, les fosses communes appartiennent à la réalité de cette zone frontalière, ville jumelle de l’agglomération texane d’El Paso, dont l’histoire récente est attachée à l’ALENA, à l’implantation des maquiladoras, au désengagement de l’État mexicain et à l’emprise des cartels de la drogue.

     

    La féminisation des flux migratoires (de plus en plus de femmes seules ou avec leurs enfants entreprennent le voyage vers le nord), l’impunité des criminels et l’inaction du gouvernement expliquent en partie l’ampleur du phénomène. Dans ce contexte, le durcissement graduel de la frontière américaine ne fait qu’accroître cette vulnérabilité puisqu’elle oblige à prendre des passages plus dangereux, impose de recourir à des passeurs. Car devant la violence au sud, il y a, en miroir, celle plus insidieuse qui croît au nord de la ligne frontalière.

     

    Kathleen Staudt, de l’Université du Texas à El Paso, établit le lien entre cet univers plus militarisé où les femmes sont prises en étau et l’exacerbation de la violence qu’elles y subissent. Au sud, 80 % des femmes et jeunes filles venues de l’Amérique centrale rapportent avoir été agressées sexuellement pendant leur migration — les chiffres réels sont probablement plus élevés. Au point où les ONG qui jalonnent leur parcours migratoire proposent la prise systématique d’un contraceptif (la question n’est pas de savoir « si » les femmes vont être agressées mais « quand » elles le seront). Au nord, une fois la frontière franchie, la présence des « rape trees », ces arbres à la frontière hérissés de sous-vêtements de femmes, portent en eux-mêmes une violence symbolique — celle du viol des migrantes —, instrumentalisée par les milices frontalières qui dénoncent les exactions des passeurs en omettant du même souffle celles des agents frontaliers et des Minutemen.

     

    Les dénonciations sont rares, le sentiment d’impunité, réel, comme en témoignent les rares condamnations d’agents frontaliers ou d’immigration. Au point où une des tâches de Mark Morgan, ex-patron des Border Patrols nommé par Barack Obama, était de remédier à cette zone sombre où les patrouilles frontalières n’avaient que peu de comptes à rendre — il a dû démissionner en janvier dernier. Au point où la Cour suprême des États-Unis entendra mardi prochain les arguments des avocats des familles (mexicaines) qui souhaitent pouvoir poursuivre les agents qui tirent — et tuent — à travers la barrière, en sol mexicain.

     

    Car il s’agit aussi d’une violence d’État. Celle qui préconise l’incarcération des femmes violentées sans traitement, dans des cellules glaciales. Celle qui laisse ces femmes donner naissance menottées. Celle qui prévoirait (selon un projet du département de la Sécurité intérieure) que l’on sépare les femmes des enfants qui traverseraient clandestinement la frontière : les premières seraient incarcérées, les seconds placés. La violence est également celle qui nie l’accès aux services de gynécologie, de planification familiale et d’avortement aux femmes. Qu’elles soient migrantes ou pas. Qu’elles aient été agressées ou pas.

     

    Les guerres culturelles ont quitté le terrain du mariage gai, de la marijuana médicinale pour se centrer sur les utérus, cibles de choix des législateurs américains, fédéraux comme fédérés. Désormais, aux États-Unis, le droit à l’avortement est progressivement éviscéré par des lois fédérées : les législatures ont adopté, depuis 2010, 338 mesures de limitation de l’avortement, qui vont des délais de « réflexion » toujours plus longs et des examens invasifs à la limitation du financement, en passant par la largeur des couloirs de la clinique ou la proximité d’un hôpital. Les chiffres du Guttmacher Institute sont sans ambiguïté : les États-Unis ont perdu 140 cliniques depuis 2011, le Texas — État frontalier s’il en est un — la moitié des siennes. À quoi sert un droit si on ne peut l’exercer ?

     

    Il faut voir le cas de ces migrantes privées d’accès à des services de santé gynécologique comme le reflet d’une réalité plus large : désormais, plus de la moitié des femmes en âge de procréer vivent dans des États aux législations hostiles à l’avortement. Et aux États-Unis, le corps des femmes ne leur appartient plus tout à fait : le législateur d’Oklahoma Justin Humphrey les dépeint comme les « hôtes » de futurs embryons. Ce qui n’est pas sans évoquer le film de Ridley Scott Alien. Parfois, la politique est sinistrement ironique.













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