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    Critique théâtre

    Trop de pièces pour une seule pièce?

    21 mars 2017 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    Trois hommes et une infirmière blessée : Kevin McCoy, Sasha Samar, Larissa Corriveau et Paul Ahmarani interprètent les personnages des «Manchots». 
    Photo: David Ospina Trois hommes et une infirmière blessée : Kevin McCoy, Sasha Samar, Larissa Corriveau et Paul Ahmarani interprètent les personnages des «Manchots». 

    Les personnages des Manchots, la nouvelle oeuvre d’Olivier Kemeid qui vient de prendre l’affiche au Théâtre de Quat’Sous, sont au départ isolés : trois hommes, trois chambres d’un même hôtel, comme autant de cellules. Si ces trois pièces finissent par n’en devenir qu’une, on peut difficilement en dire autant du tissage des trois récits personnels ici présentés, dont l’entrechoquement des trames et des tons contrarie franchement l’établissement d’une tension dramatique digne de ce nom.

     

    La chose est d’autant plus déplorable et surprenante que la matière abordée est d’une profonde densité et d’une actualité brûlante. Cet hôtel pour touristes, qui fait face à une place publique où des manifestations populaires sont réprimées dans le sang, constitue un excellent observatoire d’où constater un certain état du monde, à la fois loin et pourtant proche : dérapes totalitaires, crises humanitaires, dérives des médias, flambées des nationalismes, élans militants de la jeunesse…

     

    Des précédentes pièces de l’auteur et metteur en scène, c’est à Furieux et désespérés (Théâtre d’Aujourd’hui, 2013) que l’on pense ici spontanément, à cause des thèmes, bien sûr, mais aussi du mélange des genres, des échappées de la parole d’un certain réalisme quotidien vers la scansion tragique ou la verve politique. C’était dans son passage à la scène que ce beau texte perdait quelques plumes ; ici, on a l’impression que, déjà, le ver était dans le fruit, que les coutures de l’écrit étaient déjà relâchées dans leur tâche de tout faire tenir ensemble.

     

    En forçant le trait, on pourrait dire qu’entre son éthique élastique, sa trouille un peu maniérée et ses conversations satellites avec sa mère, le journaliste qu’interprète Kevin McCoy flirte avec la satire. Le tireur embusqué de Paul Ahmarani, maillon actif de la perpétuelle chaîne de la vengeance interethnique, ne déparerait pas une pièce de Wajdi Mouawad avec son lyrisme guerrier. Quant à Sasha Samar, figure centrale du Moi, dans les ruines rouges du siècle du même Kemeid, il joue ici le père en quête d’un fils qui a entendu l’appel des racines, en une nouvelle variante du retour aux origines.

     

    Que la présence d’une infirmière blessée (Larissa Corriveau) sur le seuil de leur hôtel oblige nos trois ermites à sortir de leurs trous respectifs et à tomber « dans les bras » les uns des autres, la scénographie de Romain Fabre l’appelait d’emblée. Ces chambres ouvertes, que départagent seulement une ou deux marches, donnaient dès le premier regard une impression de dortoir obligé, de décloisonnement de fortune. L’ennui, c’est qu’à ce rapprochement des solitudes dans le présent forcé de la violence, à cette communauté improbable où les angoisses et blessures de chacun répondraient en écho à celles des autres, on n’y croit jamais.

     

    Polyécrivain, Olivier Kemeid ne se cantonnerait pas dans une seule veine. Il demeure néanmoins que ses créations les plus marquantes sont encore les oeuvres où il a assumé sa prédisposition pour l’épique, le temps long et le dialogue intertextuel : pensons à L’Énéide, aux shakespeariens Five Kings, aux belles Ruines rouges, à l’injustement oublié Maldoror-Paysage… Personnellement, je le trouve toujours plus brillant lorsque, pour parler du temps présent, c’est encore à l’encre de l’Histoire ou des grands textes qu’il trempe sa plume.

    Les manchots
    Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Une production des Trois Tristes Tigres présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 1er avril.












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