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    L'impossible promesse d'ubiquité de Patrice Leconte

    19 mai 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Le cinéaste Patrice Leconte
    Photo: Bertrand Guy Agence France-Presse Le cinéaste Patrice Leconte

    Peut-on être heureux à toujours désirer ce que l’on ne possède pas ou à être sans cesse ailleurs, par l’esprit ou par écran interposé, plutôt que dans l’instant présent ?

     

    Depuis des années, le cinéaste Patrice Leconte se pose ces terribles questions et a décidé de se faire à nouveau romancier pour se rapprocher un peu d’une réponse.

     

    Louis et l’Ubiq — c’est le titre du nouveau chapitre dans la vie de Patrice Leconte écrivain — expose la fable amusante d’un homme sans histoire qui va goûter au poison prévisible que peut être le don d’ubiquité. L’ensemble, un tantinet naïf, fait surtout l’éloge de la sagesse, seule capable, selon l’auteur, d’amener l’humain à localiser le bonheur là où souvent il ne pense pas aller le chercher.

     

    « Pour profiter de la vie, la véritable attitude à avoir, c’est celle du sage, lance à l’autre bout du fil le cinéaste-écrivain, joint cette semaine par Le Devoir dans sa campagne du sud de la France. C’est être heureux avec ce que l’on a et ne pas envier ce que l’on n’a pas. »

     

    Louis, le personnage de sa fiction aux accents cinématographiques évidents — « J’écris sans doute plus comme un cinéaste que comme un romancier », dit-il —, va découvrir à la dure ce chemin tortueux vers la vérité. L’homme, d’une oisiveté exemplaire, passe ses journées à combler une obsession singulière : il veut connaître le poids précis de tout ce que fait le monde autour de lui : les objets ordinaires, les produits et même les parties de l’anatomie humaine.

     

    Un jour, alors qu’il est en train d’appréhender le poids de son pénis sur un pèse-lettre, histoire de savoir si la masse de la chose varie entre ses deux états possibles, le téléphone sonne et fait bousculer la quiétude de sa vie rangée. Son père est en train de mourir. Il va lui faire un cadeau de départ : l’Ubiq, un appareil permettant d’être physiquement à deux endroits en même temps.

     

    « Comme tout le monde, j’ai souvent rêvé d’avoir en main un tel appareil », confie le réalisateur du Mari de la coiffeuse (1990), de Monsieur Hire (1989), de Ridicule (1996), de La veuve de Saint-Pierre (2000) ou du Magasin des suicides (2012). Son long curriculum vitae, qui expose ses productions à titre de metteur en scène, scénariste, bédéiste, romancier, laisse penser qu’il l’a réellement eu en main. « L’idée de confronter l’Ubiq à quelqu’un qui ne sait pas comment occuper ses journées m’amusait énormément. Quand tu t’ennuies à un endroit, qu’est-ce que cela peut donner de le faire en même temps à deux endroits différents ? »

     

    L’Ubiq va lui permettre de devenir quelqu’un d’autre, ailleurs que dans son quotidien, avant de lui faire comprendre que le bonheur n’est pas là. « Être heureux, c’est être soi-même et ne pas chercher à être autre chose », résume Patrice Leconte.

    Sur les terrasses, dans le métro, dans les rues, les gens sont toujours ailleurs que là où ils se trouvent
    Patrice Leconte
     

    La morale de son roman résonne fort dans une époque qui a fait de l’ubiquité un des fondements de la socialisation en ligne. « Je suis un peu effaré par cette société d’hypercommunication où tout le monde a l’impression de communiquer avec tout le monde, mais finit surtout par le faire avec personne, dit-il. Sur les terrasses, dans le métro, dans les rues, les gens sont toujours ailleurs que là où ils se trouvent par l’entremise d’un écran. Il y a quelque chose qui relève du repli, de la fuite et surtout d’une communication inhumaine. »

     

    Ne jamais être dans l’instant, se mettre en scène pour exposer publiquement une image magnifiée de nous-même, s’inventer la vie de quelqu’un d’autre, aller voir dans le jardin des voisins si le gazon y est plus vert — en théorie ou en passant par un réseau social —, « tout ça est illusoire », estime Patrice Leconte, dont le roman finit malgré lui par tracer les contours d’une métaphore : celle, étrangement, du cinéma. « Maintenant que vous le dites, c’est vrai qu’il y a un peu de ça, laisse-t-il tomber, amusé par la découverte que le fil de la conversation vient de permettre de faire : souvent, on écrit des choses que l’on ne maîtrise pas totalement. » Et il ajoute : « Les films que l’on fait permettent à des gens de vivre par procuration des vies qu’ils n’ont pas, nous parfumons le quotidien avec d’autres réalités, mais cela ne dure que le temps d’un film. Et après, c’est terminé. » La vie en cinémascope reste agréable uniquement lorsqu’on sait qu’il y a un générique à la fin, comme va l’expérimenter Louis avec son Ubiq.

     

    Se contenter de sa vie, plutôt que d’en rêver une autre, reste toutefois facile à faire lorsque la vie qu’on mène en est une rêvée, admet Patrice Leconte en avouant, sans trop insister, faire partie de la caste des privilégiés. Il est le réalisateur, entre autres, qu’Alain Delon vient de choisir pour réaliser l’ultime film dans lequel ce monstre sacré du 7e art souhaite jouer (voir encadré). « Si j’avais l’Ubiq en main, j’en profiterais, comme Louis, pour faire des choses interdites, inavouables. Mais ça durerait une semaine, un mois, pas plus. Parce que vouloir sans cesse sortir de sa vie, c’est sans doute la meilleure façon de rendre cette vie lassante », conclut-il.

    Leconte et Delon dans une maison vide Le film a un titre : La maison vide, et son tournage devrait débuter en octobre prochain, confirme Patrice Leconte. À la demande d’Alain Delon, le réalisateur — et auteur de l’Encyclopédie Delon (Hugo Image) en 2016 — se prépare à poser sur pellicule l’ultime film mettant en vedette le comédien français aujourd’hui âgé de 81 ans. « C’est un scénario intimiste que j’ai écrit avec un ami », dit-il sans plus de détail. Il y aura un homme, une femme et une maison. « Alain Delon l’a adoré », ajoute-t-il. Le Tancredi du Guépard de Visconti, le Roger Sartet du Clan des Siciliens de Verneuil et surtout le Jules César du Astérix de Frédéric Forestier et Thomas Langmann rêve de s’y retrouver aux côtés de Sophie Marceau. Un désir qui n’est pas encore comblé, dit Patrice Leconte. La faute à un problème d’ubiquité ? Peut-être.
    Louis et l’Ubiq
    Patrice Leconte, Arthaud, Paris, 2017, 184 pages












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