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    Jusqu’au bout de l’intime

    Récit de soi, écriture de l’intime et littérature autobiographique trouvent un nouveau souffle

    18 mars 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    La maison d’édition Hamac accumule depuis quelques années les titres sculptés par leurs auteurs à même le matériau de leur existence.
    Illustration: Tiffet La maison d’édition Hamac accumule depuis quelques années les titres sculptés par leurs auteurs à même le matériau de leur existence.

    La parution de Queues, premier roman de Nicholas Giguère, témoigne de l’effervescence actuelle autour de textes crus, dynamitant les tabous.


    « Moi, je n’impose pas de limites. Si mes auteurs veulent y aller à fond, je les suis, mais il faut vraiment qu’ils aillent jusqu’au bout. Je les pousse dans leurs derniers retranchements, parce que c’est peut-être le meilleur moyen, en allant à fond, de rejoindre le lecteur », confie Éric Simard, directeur littéraire chez Hamac.

     

    La maison d’édition de Québec accumule depuis quelques années les titres sculptés par leurs auteurs à même le matériau de leur existence. Autant Prague de Maude Veilleux, que Déterrer les os de Fanie Demeule ou Monstera deliciosa de Lynda Dion faisaient résonner des « je » collés sans fard à un réel revendiqué comme tel.

     

    Plus récent exemple en date : Queues de Nicholas Giguère, rageuse confession d’un jeune gay renvoyant son hypocrisie au visage d’une société qui ne tolère l’homosexualité que si elle imite le conformisme d’une certaine vie hétéro. Rencontres anonymes dans les toilettes de lieux publics, pornographie et barebacking sont nommés avec la même frondeuse impudeur, entre avilissement de soi par le sexe et transcendance par l’orgasme.

     

    « Vil égocentrisme ! » « Énième sanctification du moi ! » s’écrieront les tenants d’une littérature qui placerait en son centre l’imaginaire. Comment celui ou celle qui lèche ses petites plaies peut-il aspirer à l’universel ?

     

    « Quand, dans les années 90, Hervé Guibert a décidé d’écrire sur le sida dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (Gallimard), les ménagères de 50 ans de la banlieue, qui n’avaient ni homo dans leur entourage, encore moins de gens atteints du sida, comprenaient quand même cette perte de repères qu’il décrivait, ce désir de dire la vérité, sans filtre », fait valoir l’écrivain Mathieu Leroux. L’anecdote autour de laquelle s’échafaude un texte autobiographique devrait aspirer à devenir métaphore et dépasser le puéril désir de règlement de compte, ou le simple exercice thérapeutique, pense celui qui publiait en 2013 le récit Dans la cage (Héliotrope).

     

    « Ces écritures-là doivent quand même être habitées par la conscience d’une collectivité et offrir à tout le monde des portes d’entrée », ajoute l’auteur de Quelque chose en moi choisit le coup de poing (La Mèche), recueil de pièces de théâtre précédé d’un passionnant essai sur la place de l’intime en littérature et à la scène. Tout en célébrant la pionnière en la matière qu’aura été au Québec Nelly Arcan, Leroux distingue d’ailleurs néanmoins sa propre démarche de celle de l’autofiction, mot fourre-tout d’abord placé par son fondateur Serge Doubrovsky sous le signe de la psychanalyse, rappelle-t-il.

     

    Une affaire de genre ?

     

    « L’écriture des femmes est historiquement liée à l’intime », signale Anne Martine Parent, professeure au Département des arts et lettres de l’Université du Québec à Chicoutimi, en tentant d’expliquer pourquoi des textes enracinés dans la vraie vie de leur auteur éveillent toujours la suspicion de certains lecteurs. « Ça arrive souvent qu’un client me dise : "Je ne veux rien savoir du grattage de bobo !"», illustre Éric Simard, aussi propriétaire de la Librairie du Square à Montréal.

     

    « Comme les femmes étaient cantonnées à la sphère de l’intime, c’est normal que leur écriture se soit tournée plus vers ça, mais on s’est servi de ce fait pour les délégitimer. Évidemment, il y a eu plein de romans d’amour écrits par des hommes qui ont été élevés à l’universel, alors qu’un roman d’amour écrit par une femme est ramené à l’anecdotique et au particulier. C’est là que je vois un enjeu genré. Rousseau, à qui on attribue la première autobiographie moderne, c’est quand même ses petites affaires à lui et ses petites chicanes, qu’il raconte », raille Mme Parent.

    C'est vraiment dans une quête d'authenticité que je me sers de l'intime comme matière brute
    Mathieu Leroux
     

    « C’est un truc très postmoderne. On a moins de foi envers les gros méta récits, envers ce qu’on appellerait en anglais the big narrative. Le pacte de lecture d’un roman conventionnel, c’est comme si on était moins porté à vouloir le faire », observe pour sa part la poète Daphné B. (Bluetiful), aussi cofondatrice du site web et de la revue Filles Missiles, où retentissent plusieurs paroles indociles.

     

    En janvier dernier, la poète Alice Rivard y publiait sa réplique à une sévère recension qu’avait signée Sébastien Dulude dans le magazine Lettres québécoises au sujet de son recueil Shrapnels (L’Écrou, 2016). Agressions sexuelles, suicide et pauvreté y sont catalogués dans une langue âpre.

     

    « Lorsqu’on m’a dit pour la première fois que mon écriture dite "confessionnelle" n’était pas, pour certainEs, considérée comme une forme d’expression littéraire et poétique valable, j’ai senti la game des discours élitistes me rattraper », écrivait-elle alors, avec en filigrane l’éternelle question des rapports de pouvoir entre critique et artiste. Face à une oeuvre issue d’un vécu douloureux, le commentateur devrait-il user de bienveillance, d’empathie ou plutôt, comme le veut la tradition critique moderne, ne pas laisser ces considérations teinter son jugement, de peur qu’une telle perspective débouche sur d’interminables procès d’intention ?

     

    Et les réseaux sociaux ?

     

    Bien qu’elle semble s’abreuver à la même égotique source que tous les « je » dévoyés clignotant sans cesse sur les réseaux sociaux, la littérature de l’intime met plus spontanément en lumière les coutures forcément fictionnelles qui permettent de retenir ensemble les morceaux de réel qu’elle assemble. Le récit de soi est-il le salutaire contre-discours à la téléréalité et aux photos studieusement retouchées d’Instagram qui, elles, tentent désespérément de gommer leurs mises en scène ?

     

    « À mesure que les canons littéraires se font critiquer, on revient à une littérature plus concrète, qui passe par l’expérience, analyse Daphné B. On se rend compte que le réel est déjà de toute façon rempli de fiction. »

     

    « Même si le mot est gros et chargé, c’est vraiment dans une quête d’authenticité que je me sers de l’intime comme matière brute, insiste Mathieu Leroux. C’est aussi parce que je trouvais ça tellement beau et généreux que des auteurs me confient une part de leur existence. On dit beaucoup que ce sont des écritures courageuses, mais pour moi, c’est surtout d’abord un geste de générosité. »

    « Je suce des queues ça pourrait être mon métier mais à la place j’étudie à l’Université de Sherbrooke ça paraît mieux sur un cv que de futurs employeurs vont probablement crisser aux vidanges après l’avoir reçu »

    — Incipit de Queues













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