Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Rupi Kaur, nouvelle figure canadienne du féminisme pop?

    La jeune poète originaire du Pendjab indien raconte la confusion identitaire de ceux que l’on ostracise

    18 mars 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Rupi Kaur
    Photo: Rupi Kaur Rupi Kaur

    Sur les réseaux sociaux et entre les pages de son recueil milk and honey, Rupi Kaur nomme les obsessions, les émois et les colères d’un nouveau féminisme pop. Analyse d’un phénomène médiatique, littéraire et culturel.


    « Tu me dis que je ne suis pas /comme les autres filles / et tu apprends à m’embrasser les yeux fermés / quelque chose à propos de cette phrase — quelque chose / à propos de comment je dois être différente / de celles que j’appelle mes soeurs / pour que tu veuilles bien de moi / oui quelque chose me donne envie de cracher ta langue », écrit à la page 164 de son best-seller milk and honey Rupi Kaur, dans une traduction inédite réalisée par l’écrivaine québécoise Chloé Savoie-Bernard pour Le Devoir (voir encadré).


    Permettons-nous humblement de contredire la poète torontoise et de reprendre à notre compte les propos de son inconvenant amant en écrivant qu’elle n’est pas, non, comme les autres filles, ou du moins pas comme les autres poètes. Convaincant exemple à l’appui : milk and honey, son premier livre, lancé le 6 octobre 2015 par Andrews McMeel Publishing, franchissait en janvier dernier le cap du million d’exemplaires vendus, spectaculaire fait d’armes pour un recueil de poésie.

     

    D’abord autoédité en 2014 à partir de poèmes disséminés, et maintes fois « likés » sur des réseaux sociaux comme Tumblr et Instagram, milk and honey évoque, à l’aide d’une langue du quotidien, l’amour exaltant ou trahi, la douleur de l’agression (sexuelle ou psychologique) ainsi que la résilience d’une jeune femme de 21 ans ayant appris à survivre grâce à la poésie. « Parce qu’il y a de la douceur partout / suffit de savoir où regarder », insiste-t-elle.

    On est vraiment dans un langage hybride, quelque part entre un statut de réseau social, un échange par texto et une écriture de journal intime
    Stéphanie Dufresne

    « On est vraiment dans un langage hybride, quelque part entre un statut de réseau social, un échange par texto et une écriture de journal intime, analyse Stéphanie Dufresne, de la libraire féministe L’Euguélionne. Il y a une forme de politisation de la vulnérabilité, une douceur radicale, chez elle, même si son vocabulaire n’est pas militant. Un certain féminisme a longtemps rejeté une vision de la féminité un peu dichotomique, associée à la bienveillance et à la sensibilité, pour se tourner vers un discours de la puissance, de la force, et elle parvient à réconcilier ces deux pôles là. » Son regard sur l’amour romantique est soumis aux mêmes tensions : tout en célébrant l’ivresse de la passion fiévreuse, Rupi Kaur rappelle sans cesse aux siennes de ne jamais s’oblitérer dans le regard de l’autre.

     

    Née dans le Pendjab indien et arrivée au Canada à l’âge de quatre ans, Rupi Kaur raconte aussi la confusion identitaire de celle que l’on ostracise. « Il n’y avait jusque-là pas de marché pour de la poésie qui parle de trauma, d’abus, de perte, d’amour et de guérison vus à travers les yeux d’une femme immigrante de la communauté punjabi-sikhe », déclarait l’instapoète (mot-valise désignant les auteurs très actifs sur Instagram) en entrevue avec The Guardian, en septembre dernier.

    Photo: Rupi Kaur
     

    « J’ai eu l’impression de comprendre davantage ce que mes amies qui sont immigrantes de deuxième génération, par exemple, racontent lorsqu’elles disent que leur identité s’est construite sur beaucoup de non-dits et sur des bribes de récits soutirées à leurs parents, et non sur une réelle expérience de leur pays d’origine », note Stéphanie Dufresne.

     

    Féminisme pop

    Photo: Rupi Kaur
     

    « Pour moi, Rupi Kaur, c’est de la poésie Buzzfeed », observe Chloé Savoie-Bernard, en évoquant le site d’informations réputé pour ses listes ludiques et ses articles pour le moins légers. « Ce sont des textes que tu consommes immédiatement, sans nécessairement y réfléchir ensuite. Il n’y a rien à analyser, tout est là, un peu comme avec un proverbe. C’est aussi ce qui fait son impact, parce que tous les poèmes se tiennent en une page. Sur les réseaux sociaux, tu n’as pas besoin de mise en contexte. » Certains de ses vers pourraient d’ailleurs désavantageusement être confondus avec un de ces aphorismes inspirants dont on orne des tasses et des sacs réutilisables.

     

    Pour l’auteure du livre de poèmes Royaume scotch tape (L’Hexagone, 2015) et du recueil de nouvelles Des femmes savantes (Triptyque, 2016), milk and honey s’acquitterait de toutes les figures imposées par l’air du temps. « C’est un all-you-can-eat du féminisme pop contemporain : le discours sur la gratitude, sur la famille, sur la sororité, sur les poils, tout l’aspect self-care », énumère-t-elle, en regrettant du même souffle que Rupi Kaur ne signale pas toujours que son oeuvre s’inscrit dans une grande tradition féministe.

    Photo: Rupi Kaur
     

    Malgré ces quelques critiques, l’écrivaine refuse de se ranger du côté de ceux qui ne voient chez Rupi Kaur qu’un buzz condamné à l’éphémérité. « Elle commence souvent ses textes en écrivant dans un vocabulaire très simple une anecdote, mais il y a presque tout le temps un petit moment d’envolée, un petit moment lyrique, avant qu’elle revienne à l’anecdote. Cet alliage-là crée une vraie force de frappe, surtout qu’elle a vraiment le sens de la formule. » Un goût pour le jab au plexus faisant chez nous écho au Bluetiful de Daphné B. ou à Hiroshimoi de Véronique Grenier.

     

    « J’ai découvert en la traduisant [pour Le Devoir] qu’il se passe vraiment quelque chose sur le plan du rythme, qui est souvent de l’ordre de l’incantation, raconte Chloé Savoie-Bernard. Je pense surtout que les gens ont l’impression en la lisant de se faire raconter une histoire. Ils se rendent peut-être compte aussi que la poésie peut parler d’expérience personnelle et intime. C’est le plus beau rôle qu’un livre comme ça peut jouer. »

    Rupi Kaur en trois traductions inédites Poèmes tirés de «milk and honey». Traduction : Chloé Savoie-Bernard

    (sans titre) – p. 37

    père. tu m’appelles toujours pour me dire rien de spécial. tu me demandes où je suis ou ce que je fais et quand le silence entre nous s’étire aussi long qu’une vie au complet tout s’embrouille et je cherche à te poser des questions pour nourrir la conversation. mais ce que je désire le plus te dire c’est que. je comprends que ce monde t’a brisé. il a été tellement lourd à porter sur tes épaules. je ne t’en veux pas de ne pas savoir comme rester doux avec moi. parfois je reste éveillée toute la nuit en pensant à tous les endroits où tu as mal mais dont tu ne parles jamais. je viens du même sang ankylosé. des mêmes os qui demandent à ce qu’on les regarde tant et tant qu’ils finissent par s’écrouler. je suis ta fille. je sais que ces bavardages sont la seule façon que tu trouves pour me dire que tu m’aimes. parce qu’ils sont la seule façon que j’ai de te le dire aussi.


    (sans titre) – p. 164

    tu me dis que je ne suis pas
    comme les autres filles
    et tu apprends à m’embrasser les yeux fermés
    quelque chose à propos de cette phrase — quelque chose
    à propos de comment je dois être différente
    de celles que j’appelle mes soeurs
    pour que tu veuilles bien de moi
    oui quelque chose me donne envie de cracher ta langue
    hors de moi comme si je devais être fière
    que tu m’aies choisie
    comme si je devais être soulagée
    que tu crois que je suis meilleure
    qu’elles


    (sans titre) – p. 179

    je veux m’excuser à toutes les femmes
    à qui j’ai dit qu’elles étaient jolies avant de leur dire
    qu’elles étaient intelligentes ou braves
    je suis désolée d’avoir fait comme si quelque chose
    avec lequel vous étiez nées devait être
    ce que vous aviez de plus cher
    alors que vos esprits ont fracassé des montagnes
    à partir de maintenant je dirai des choses comme
    tu es résiliente ou tu es extraordinaire
    pas parce que je ne crois pas que vous êtes belles
    mais parce que vous êtes toutes tellement
    plus que ça












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.