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    Fiction québécoise

    La littérature fait de la banlieue un nouveau territoire inspirant

    11 mars 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Anesthésiante, la banlieue-dortoir? Un désert culturel? Pas pour les auteurs Mélanie Jannard, Mathieu Leroux, Marilou Craft, Annie Dulong, Éric Godin et Mathieu Poulin.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Anesthésiante, la banlieue-dortoir? Un désert culturel? Pas pour les auteurs Mélanie Jannard, Mathieu Leroux, Marilou Craft, Annie Dulong, Éric Godin et Mathieu Poulin.

    Avec sa série de recueils collectifs Cartographies, la maison d’édition La Mèche dégomme les idées reçues d’un 450 uniforme. Incursion au coeur de la banlieue qu’imagine notre littérature par-delà les clichés qu’elle inspire souvent.


    « Je viens pas de la banlieue / je viens de Laval / et je la vois dans ta face / la petite indifférence / ça veut rien dire tu penses / que mon background / goûte l’eau de vaisselle », écrit Mélanie Jannard dans un bref passage en vers ponctuant Dans le milieu de rien, deuxième nouvelle de Cartographies II. Couronne Nord, dont le salutaire projet ne pourrait être mieux résumé. Il n’existe pas une banlieue, mais bien des banlieues, chacune porteuse de son identité propre, nous répétera-t-on au fil des six textes, signés par autant d’auteurs, composant le recueil.

     

    Pourtant, depuis Montréal, on parle souvent « de la région de façon très générale pour désigner tout ce qui n’est pas sur l’île », fait remarquer Pierre-Luc Landry, directeur littéraire du collectif. Malgré les nombreuses entreprises de réappropriation du vaste territoire québécois ayant donné à nos dix dernières années littéraires certains de ses meilleurs livres, notre paysage médiatico-culturel ne se serait pas complètement arraché à son montréalo-centrisme, pense l’éditeur de La Mèche, en évoquant une sorte de biais aveugle conférant parfois à tout ce qui dépasse les frontières du Plateau ou du Mile-End des allures de royaume de l’homogénéité.

     

    Rien de plus différent, pourtant, que le Mascouche de l’American dream foireux de Patrick Isabelle (Miss Mascouche) et le Sainte-Anne-des-Plaines du promeneur solitaire de Simon-Pier Labelle-Hogue (On n’entend plus crier au loup). Voilà du moins ce que l’on constate en parcourant la Rive-Nord dans laquelle patrouille le deuxième tome d’une série inaugurée l’automne dernier avec Carthographies I. Couronne Sud.

     

    « Quand tu as changé de ville / quand ta dentiste est restée derrière / quand tu as rendez-vous / tu revires là-bas / (malgré tout) », raconte pour sa part Marilou Craft dans Île Jésus (H7L), transformant par le fait même un simple nettoyage dentaire en « tentative d’épuisement » d’une ville sur laquelle règne un urbanisme à la va-comme-je-te-pousse. Catherine Leroux rappelle de son côté que le sol d’un cimetière de Rosemère voit pleuvoir depuis 262 ans. Autrement dit : la banlieue existait avant que les centres commerciaux y bourgeonnent.

     

    « On a fait un petit tour de la Rive-Sud en autobus lors de la parution du premier tome, et la banlieue de Brossard que Nicolas Dawnson nous montrait, c’était pas la banlieue blanche des bungalows qu’on imagine. Son expérience d’immigrant chilien qui a grandi parmi les familles colombiennes ou asiatiques est complètement différente de ce qu’on pouvait penser. Quand dit-on qu’il y a des fermes à Laval ? Quand voit-on ça ? demande Pierre Luc Landry. C’est pour ça qu’on voulait habiter ces territoires-là par la littérature, en allant au-delà du cynisme et des clichés. »

     

    Une épiphanie au Dix30

     

    « Quand ma mère a vendu le bungalow familial à Saint-Luc, je n’ai pas ressenti le moindre soupçon de nostalgie. Je n’avais aucune envie de retourner voir la maison une dernière fois et je me suis questionné sur mon indifférence », se rappelle Fannie Loiselle. Bien qu’il ne se déroule pas dans sa terre natale, Saufs, son premier roman paru il y a un an chez Marchand de feuilles, tente néanmoins de nommer cette incapacité à investir un lieu, à réellement se sentir chez soi. Brossard, où « tous les quartiers de la ville sont nommés par ordre alphabétique », présentait les attributs nécessaires pour se substituer en fiction au Saint-Luc de la vraie vie de l’auteure, qui espérait ainsi pouvoir contourner sa propre amertume et ses propres préjugés.

     

    En feignant parfois de reconduire certaines idées reçues au sujet de l’anesthésiante banlieue-dortoir, l’écrivaine s’active paradoxalement à les gratter, jusqu’à ce qu’elles s’effritent autant que le dessous du pont Champlain. La salle d’exposition d’un concessionnaire automobile ou une maison jonchée de boîtes deviennent, dans cet hypnotisant livre, des espaces vierges au coeur desquels se réinventer, par-delà la banalité.

     

    « Tout lieu, toute vie recèlent une part de mystère et d’étrangeté, croit Fannie Loiselle. Explorer le potentiel fictionnel de ce qui en semble a priori le plus dépourvu, expliquer le moment où le familier bascule et dévoile sa face cachée, c’est ce qui m’intéresse le plus. Les situations les plus triviales peuvent offrir une forme d’épiphanie. Peut-être même que c’est plus facile de vivre une épiphanie dans le stationnement du Dix30 qu'à, je ne sais pas, Rome. »

     

    La banlieue, désert culturel ?

     

    Variation québécoise autour des trames désenchantées promues par le cinéma d’Harmony Korine ou de Larry Clark, le roman Les verrats (VLB, 2012) d’Édouard H. Bond plantait dans le fade décor lavallois le désoeuvrement de jeunes rebelles sans cause, incapables de trouver mieux pour déjouer leur apathie que de chercher le trouble.

     

    « La banlieue ennuyante que j’y décris ressemble pas mal plus à celle de mon enfance qu’à celle d’aujourd’hui », observe par courriel celui qui a commis ses premiers mauvais coups à Joliette. « Dans mon temps, l’offre culturelle, c’était le Polyson [un disquaire], le cinéma hollywoodien en version française et surtout les clubs vidéo de dépanneurs. Pis le summum de la gastronomie, c’était d’aller souper au Pacini. »

     

    Le Saint-Eustache que fabule Mathieu Poulin dans La pêche aux mouettes, le texte le plus hilarant de Cartographies II. Couronne Nord, raille aussi cette banlieue-désert culturel, en même temps qu’il célèbre les trésors de volonté que celui qui veut devenir créateur doit y déployer. Derrière le comptoir d’un restaurant Subway, un jeune comédien-poète-danseur sans talent prend un peu trop au pied de la lettre l’expression « artiste du sandwich » à l’aide de laquelle la chaîne lustre ses sous-marins, et l’ego malmené de ceux qui les façonnent.

     

    Grâce à des perspectives mêlant dégoût, retour à l’enfance et désir de mythification, la banlieue quitterait-elle peu à peu la périphérie de notre imaginaire ? Deviendrait-elle ce territoire d’avenir que chantent les slogans de trop de villes de la Montérégie ? Bien qu’il confie candidement s’être déjà rendu coupable de condescendance envers le 450, Pierre-Luc Landry lance une mise en garde : « Ce sont des territoires qu’il ne faudrait pas mépriser, parce que ça se peut qu’on s’y retrouve un jour. »

    Cartographies II. Couronne Nord
    Collectif sous la direction de Pierre-Luc Landry, La Mèche, Montréal, 2017, 232 pages












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