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    Dans l’hallucination de Kafka

    Odile Tremblay
    9 mars 2017 |Odile Tremblay | Livres | Chroniques

    Me voici à Prague pour la semaine, ville de sortilèges s’il en est. Avec sa lumière de demi-saison et son architecture surréaliste, rescapée du temps. Ni bombardée au cours de la dernière guerre ni abîmée par les mains de l’époque communiste (qui n’ont pas craint de défigurer en Slovaquie le centre historique de Bratislava). N’osant atténuer le chef-d’oeuvre qu’est la vieille ville en plantant des bâtiments sans âme au coeur de sa magie. Un miracle de plus attribué au génie du lieu.

     

    C’est une seconde rencontre pour moi avec la capitale tchèque, à 20 ans d’intervalle : ni tout à fait une autre ni tout à fait la même, cette ville-là ; ses infrastructures touristiques sont plus voyantes, hélas ! Mais avec un esprit jeune et désormais branché sur le monde.

     

    Les étrangers fantasment sur les mystères de Prague quand ses habitants regardent en avant. Mais ceux-ci peuvent-ils vraiment faire fi de l’atmosphère baroque et mélancolique du passé omniprésent, collé aux façades ornées de fresques et de médaillons entre les deux rives reliées par le pont Charles ?

     

    Aujourd’hui, le cinéma populaire tchèque se nourrit de comédies noires gothiques, sous influence sans doute du vieux ghetto juif décimé et de son cimetière aux pierres tombales enchevêtrées, propres à inspirer toutes les angoisses.

     

    La ville a pris des allures de musée astiqué, mais on se perd toujours dans ses dédales. Une Praguoise tente de vous remettre dans le bon chemin dans un français charmant : «Vous n’avez qu’à emprunter le passage devant vous, en filant tout droit par les rues et ruelles, tout en obliquant par la venelle à gauche après 300 pas. Impossible de se tromper.» Ahhh !

     

    Un décor pour les rêves

     

    Fantasmes praguois pour fantasmes praguois, comment ne pas sentir l’ombre de Franz Kafka flotter partout ? Cette ville non nommée dans ses romans surgit sous sa moindre ligne.

     

    Pas heureux, le futur écrivain, dans son enfance juive allemande, élevé par des parents merciers qui se tuaient à la tâche, sous la coupe d’un père rigide.

     

    Grandir sur la fameuse place de la Vieille-Ville, à l’ombre de la basilique, entre les automates de l’horloge astronomique, les clochers et les passages voûtés, ça vous marque un enfant poète. Les esprits imaginatifs sont enfantés par les décors qui les baignent. Ce quartier-là, au temps de sa misère et de ses coupe-gorge, devait être le plus insolite du monde.

     

    « Des hommes traversent de sombres ponts / passant devant des saints / À la lumière faible et opale », écrivit en 1903, dans un poème de jeunesse, celui qui empruntait chaque jour le pont Charles aux 30 sculptures et aux 16 arches enjambant la Moldau depuis le XIVe siècle. Il allait se retirer plus tard dans la maison 22 de la ruelle d’or des alchimistes, près du château de Prague, apparemment sortie d’un conte de fées, pour mieux nourrir son mythe. Quoi d’autre ?

     

    Le Joseph K. du Procès de Kafka, qui ne connaîtra ni ses juges ni la teneur de son crime, n’est coupable en définitive que d’exister et il accepte l’évidence de sa damnation. Un poids que porta sur ses épaules ce génie littéraire allergique à lui-même, qui fuyait l’ennui du travail dans une compagnie d’assurances par des écrits fulgurants, où l’être humain se débattait pour mieux se perdre.

     

    L’auteur, dans la vraie vie, bientôt condamné par la tuberculose, de stations balnéaires en sanatoriums, puis incapable de s’alimenter ou de boire, mort à 40 ans, enfanta dans sa panne de souffle une des oeuvres majeures du XXe siècle.

     

    Son ami et exécuteur testamentaire, l’écrivain Max Brod, refusa après sa mort d’obéir à son ordre de brûler la majorité de ses manuscrits (Le château et Le procès sont du lot) au nom des intérêts supérieurs de la littérature. Bien lui en prit.

     

    On retrouve tout ça au Musée Franz Kafka près du pont Charles. L’endroit se veut le présentoir de ses angoisses, avec une lumière trop diffuse, des labyrinthes, ses empilements de classeurs en cauchemar bureaucratique, une musique lancinante. L’exposition aborde sa relation terrible avec son père, ses amours avortées, le cauchemar de la Grande Guerre, au milieu de photos, de lettres manuscrites à l’écriture hachurée, de projections vidéo anamorphiques. Quelque chose d’inachevé et de glaçant, qui nous entraîne dans l’esprit de Kafka, où l’Individu aliéné sera broyé par une machine sans âme.

     

    Se plonger dans son oeuvre, c’est se sentir en terrain familier. Avec des échos à la Toile contemporaine, parmi des sentiers qui bifurquent. Kafka le visionnaire avait appréhendé les lendemains du monde, sa déshumanisation, ses mirages, ses déracinements, ses post-vérités.

     

    À travers ses hallucinations blêmes, le visionnaire semble aborder notre XXIe siècle connecté et déconnecté jusqu’à la dissolution collective. Prague ajoute des miroirs à nos projections folles. Les gens vivent leur vie ici comme ailleurs, mais cette ville de mystère a l’élégance gothique de nous inviter un moment dans son rêve. On accepte en remerciant tous ses fantômes. Ils nous parleront encore demain.













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