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    Festival de Cannes: rêver sa vie selon Todd Haynes

    19 mai 2017 | Odile Tremblay à Cannes | Cinéma
    «Le casting des enfants, Millicent Simmonds et Jaden Michael, a été la base du travail sur le film», a dit le réalisateur de «Wonderstruck» à Cannes, entouré de Michelle Williams (à droite) et Julianne Moore, son actrice fétiche.
    Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse «Le casting des enfants, Millicent Simmonds et Jaden Michael, a été la base du travail sur le film», a dit le réalisateur de «Wonderstruck» à Cannes, entouré de Michelle Williams (à droite) et Julianne Moore, son actrice fétiche.

    Il fallait voir jeudi matin, aux portes du Palais des festivals, la horde des adultes, bloqués, fouillés, agglutinés (ça prend du temps, ces mesures de sécurité) pour voir un film destiné aux enfants. Haut les coeurs !

     

    Cannes s’éclate cette année à travers les films de genre, courtisés en compétition. Wonderstruck, de Todd Haynes, avec sa double trajectoire d’enfants sourds venus se perdre et se retrouver dans la Grosse Pomme à 50 ans d’intervalle, vise un public gavé d’effets spéciaux en l’invitant ailleurs.

     

    La dernière fois qu’on avait vu sur la Croisette sa bouille ronde aux yeux brillants, c’était il y a deux ans pour Carol, qui avait valu à Rooney Mara le prix d’interprétation féminine. Elle formait un duo d’amour rétro avec Cate Blanchett, et le film fit sensation.

    Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse La dernière fois qu’on avait vu sur la Croisette la bouille ronde aux yeux brillants de Todd Haynes, c’était il y a deux ans pour «Carol».
     

    Son petit dernier est adapté du scénario que Brian Selznick a tiré de son roman. Une de ses oeuvres précédentes avait inspiré à Martin Scorsese le délicieux Hugo, d’aprèsla trajectoire de Georges Méliès, roi de la féerie au temps du muet.

     

    Todd Haynes est un aventurier du 7e art. Le cinéaste de I’m not There, depuis ses débuts au long métrage en 1991 avec le sulfureux Poison, se trimballe entre la marge et les chemins plus fréquentés, explore les époques et les styles.

     

    Ses deux muses sont des amazones intrépides : Cate Blanchett (inoubliable en Bob Dylan dans I’m not There), aussi Julianne Moore. Dès 1995, dans l’excellent Safe, la rousse interprète crevait l’écran en femme au foyer allergique à son environnement. « Depuis, je lui lance tout le temps des défis. Elle est si douée », s’enthousiasme le cinéaste.

     

    Wonderstruck constitue leur quatrième collaboration. Julianne Moore précise avoir découvert en Todd Haynes, sur le plateau de Safe il y a une vingtaine d’années, une âme soeur. Or les âmes soeurs se retrouvent toujours. De fait, réunis devant nous…

     

    Dans cette valse à deux temps, Julianne Moore se dédouble : en 1927 (en noir et blanc), elle joue une star ayant abandonné sa fille sourde ; au cours des années 1970 (image en couleurs), la voici en grand-mère sourde qui se découvre un petit-fils. New York surgit en fond de scène et un lieu mythique fait le pont : le Museum des sciences naturelles. Le thème de la communication s’y mêle à la surdité, au langage des signes, aux silences apprivoisés, sur contrastes stylistiques.

    Photo: Laurent Emmanuel Agence France-Presse «Wonderstruck» constitue la quatrième collaboration entre Julianne Moore et Todd Haynes.
     

    Évoquer le passé à l’heure du portable

     

    Autant vous le dire : Wonderstruck est moins magique que Hugo, avec de jolies choses. Très élégante, la partie en noir et blanc, quand une jouvencelle sourde, folle de cinéma, se révolte à l’arrivée du parlant (formidable Millicent Simmonds) et s’évade de son bled pour chercher sa mère. On déplore des longueurs, une musique qui enterre souvent l’émotion, en saluant le montage avec les époques qui se font écho. Les émotions, c’est rare dans son cinéma, s’appuient.

     

    L’équipe a l’air toutefois bien emballée par ce film. À commencer par les enfants, Millicent Simmonds et Jaden Michael, graines de stars, pas intimidés du tout, et rieurs, à la fois interprètes et premier public.

     

    Todd Haynes s’y est amusé à passer d’une époque où tout allait bien en 1927 (mais la Crise n’allait pas tarder) à la déprime des années 1970, jouant sur les éclairages, les costumes, les affiches de films, les scènes de foule.

     

    Julianne Moore a aimé écouter ces enfants : « À cet âge-là, on est comme une éponge, on absorbe tout. D’ailleurs, sur un plateau, nous sommes tous égaux. Que notre partenaire ait 12 ans ou 75 ans, cela n’a aucune importance. Les barrières disparaissent. J’ai eu la chance de multiplier les langages sur ce film. Comment comprendre un être qui vient d’une autre culture, comme celle des sourds ? Pour la première fois, je travaillais avec la langue des signes et cette expérience a changé ma compréhension du monde. »

     

    Les difficultés logistiques n’ont guère manqué sur ce plateau. Todd Haynes vous dira que tourner au Museum d’histoire naturelle de New York n’est pas une mince affaire. Il fallait s’y pointer les fins de semaine et le soir, sans rien laisser sur son passage, tournant les deux films — celui en noir et blanc, celui en couleurs — tour à tour dans la même journée.

     

    « À l’heure des portables, nous avons cherché à rendre hommage à ce qu’un enfant peut faire avec ses doigts, précise le cinéaste : le bricolage, le miniaturisme, le langage des signes. C’est une question tactile, de colle qui reste sur les mains, comme quand j’étais petit. Rose et Ben sont isolés dans leur vie, au sein de leur famille, et doivent se battre pour s’en sortir. »

     

    L’étape du casting a été très importante. « Millicent Simmonds, cette jeune héroïne du film noir et blanc, j’ai été tremblant de la découvrir, ému par son intégrité qui rayonne », confesse Todd Haynes.

     

    Jaden Michael joue avec aplomb Ben, le petit garçon sourd des années 1970. Le voici devant nous ravi de son sort.

     

    « J’avais vu Carol, son précédent film, nous raconte l’enfant acteur. Je m’étais dit : c’est un homme super, Todd Haynes. Il m’a très bien dirigé sur le plateau. Je n’ai pas encore vu Wonderstruck en entier. Mais ces génies qui m’entourent ont su nous montrer les années 1970 et l’époque des films muets. Les enfants face à l’écran vont probablement vouloir apprendre la langue des signes. J’ai adoré l’apprendre, de mon côté. Durant votre enfance à vous, vous pouviez jouer avec des choses simples, comme une boîte de conserve vide, plutôt qu’avec des instruments compliqués et sophistiqués comme nous le faisons aujourd’hui. »

     

    Et de nous renvoyer, pauvres journalistes adultes, à nos boîtes de conserve vides. Ça manque au Palais de Cannes, mais on finira bien par en trouver.

     

    Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.













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