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    Cinéma

    Bernard Émond et la beauté du monde

    Avec «Pour vivre ici», le cinéaste reste fidèle à lui-même… et à sa famille

    21 mars 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Bernard Émond : «Je me réveille fâché, le matin. Puis, à mesure que la journée avance, ce qu’il y a encore de bon dans l’humanité a raison de moi.»
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Bernard Émond : «Je me réveille fâché, le matin. Puis, à mesure que la journée avance, ce qu’il y a encore de bon dans l’humanité a raison de moi.»

    Après sa trilogie sur les valeurs théologales, après Tchekhov aussi, le cinéaste persiste et signe avec une autre oeuvre méditative, où l’action est d’abord intérieure.


    On retrouve Bernard Émond sur le plateau de son nouveau film, avenue du Mont-Royal, alors que ce dernier s’apprête à tourner une scène de concert : Élégie, de Gabriel Fauré. Intitulé Pour vivre ici, ce plus récent opus qui devrait prendre l’affiche fin 2017 lui permet de retrouver sa muse de La femme qui boit, La neuvaine et La donation, Élise Guilbault. On discute avec le cinéaste de ces retrouvailles, mais aussi de « son » cinéma.

     

    À chaque projet qu’il entreprend, l’intention de Bernard Émond est la même : « Faire un film beau, un film où la beauté nous rattache au monde », pour reprendre sa formule. Ainsi en va-t-il avec Pour vivre ici, qui s’inspire librement de Voyage à Tokyo, d’Ozu.

     

    « C’est l’histoire d’une femme qui perd l’homme qu’elle aimait le plus, son mari, explique l’auteur. Il y a donc ce deuil, mais surtout ce récit d’une femme qui se rattache à l’existence, qui retrouve le chemin de la vie. La beauté est très présente ; la lumière… L’hiver est partout, comme une force de la nature qui va ramener cette femme-là à l’existence. Les lieux ont une grande importance. »

     

    S’ouvrant puis se terminant à Baie-Comeau, Pour vivre ici se transporte tour à tour à Montréal puis à Sturgeon Falls, à l’est de Sudbury. On y suit les pérégrinations de Monique (Élise Guilbault) qui, au décès de son conjoint, tente en vain un rapprochement avec ses deux enfants (Danny Gilmore et Marie Bernier) avant d’essayer de revivre, sans plus de succès, une page de son enfance dans l’Ontario francophone. En chemin, la sollicitude d’une ancienne belle-fille (Sophie Desmarais) agira comme un baume.

     

    Désenchanté, émerveillé

     

    Au centre du film : le thème de la perte, qui parcourt toute l’oeuvre de Bernard Émond.

     

    « C’est le leitmotiv de mon travail. J’ai le sentiment que politiquement, culturellement et éthiquement, on perd sans cesse. Un monde — ses valeurs — disparaît. Et moi, j’ai envie de parler de ça. »

     

    D’en parler, oui, mais sans pontifier, plutôt en se rattachant à cette idée de beauté, justement. « Le monde change, il s’y passe des choses terribles, mais la beauté du monde est encore là. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Bernard Émond au moment du tournage d’une scène de concert
     

    Après un silence, le cinéaste reprend : « C’est paradoxal, parce que je n’ai jamais été aussi en colère. Je me réveille fâché, le matin. Puis, à mesure que la journée avance, ce qu’il y a encore de bon dans l’humanité a raison de moi. Je continue d’être surpris, d’être ébloui, chaque jour. »

     

    Loin de se servir d’elle pour se complaire dans le défaitisme, Bernard Émond puise dans sa lucidité la force de filmer « ce qu’il y a encore de bon », afin de le propager à travers son cinéma, entre désenchantement et émerveillement.

     

    Faire son cinéma

     

    À ce propos, la quête de Bernard Émond est demeurée la même, toutes ces années. Il fut un temps pas si lointain où tous ses films, qui n’ont jamais aspiré à faire courir les foules, étaient célébrés par la critique et le milieu, presque à l’unanimité, voyageant à Cannes et ailleurs, glanant maints prix, dont plusieurs ici. Amour vrai ou effet de mode ? Il reste que, depuis quelques années, on a parfois l’impression qu’il est de bon ton de dénigrer son cinéma : trop lent, trop « plate ».

     

    « Je suis parfaitement conscient de ça. Je le ressens, je le vis : le regard posé sur mon cinéma a changé. Le rapport au cinéma a changé. Le rapport à la culture, aux grandes oeuvres du passé, a changé. Mon cinéma, lui, n’a pas changé, sinon en cela que j’ai appris à faire certaines choses mieux. Je suis dans la lenteur, la contemplation, dans ce qui se passe à l’intérieur des gens. C’est ce qui m’intéresse. Je le constate dans les festivals, dans ce qui marche et ce qui ne marche pas : je ne suis pas dans l’air du temps, et c’est très bien ainsi. C’est un choix que j’assume, même si ça veut désormais dire, comme c’est le cas de ce film-ci, travailler avec un budget de débutant. C’est correct. Faire du cinéma est un privilège, et je suis de ce fait privilégié. »

     

    Élise Guilbault, la complice

     

    Privilégié, Bernard Émond estime l’être également de collaborer avec Élise Guilbault, sublime actrice s’il en est.

     

    « Ah, quel bonheur ! J’aime tellement filmer cette comédienne-là, que j’adore en tant que personne. On a une réelle connivence. La direction d’acteur avec elle, ça se résume maintenant à un échange de regards : je sais en un coup d’oeil si elle est satisfaite de la prise, et vice versa. »

     

    Outre Élise Guilbault, dans Pour vivre ici, Bernard Émond réunit une majorité de collaborateurs de longue date.

     

    « À la production, Bernadette [Payeur] me protège et me soutient. Les deux tiers des gens de l’équipe sont des personnes avec qui j’ai déjà travaillé — certains depuis vingt ans, sur tous mes films. Jean-Pierre St-Louis, le directeur photo, c’est notre sixième film ensemble. Et ça, ça crée un climat de tournage qui est extraordinaire. On dit souvent que le cinéma, c’est une grande famille, et c’est un cliché, mais celle-ci en est une, véritablement. On est solidaires. Ma scripte, Thérèse Bérubé, il lui arrive de me prendre par le coude quand je m’égare parce qu’elle sait parfois mieux que moi ce que je veux vraiment faire ! Mes collaborateurs proches connaissent mon travail, et ils peuvent me remettre dans la bonne voie lorsque je suis fatigué, ou à côté. C’est précieux. »

     

    L’homme content

     

    Au moment de l’entretien, Bernard Émond en était à l’avant-dernier jour — merveilleux précise-t-il — de tournage, exception faite d’une ultime journée plus tard au printemps. C’est à un homme énergisé et content, ragaillardi même, qu’on a parlé.

     

    « Dans l’état actuel des choses, il est possible que je sois en train de faire mon dernier film. Ça se peut. Mais ce n’est pas ce que je souhaite. Il y a cette nouvelle de Pirandello que je voudrais adapter… Il y a une fatigue, et j’ai après tout 65 ans, mais je veux continuer d’essayer des choses. »

     

    Et continuer, aussi, d’attirer l’attention sur cette « beauté du monde » qui subsiste, çà et là. À cet égard, en écoutant monter les premières notes de l’oeuvre de Fauré ce jour-là, on éprouve cette certitude que Bernard Émond n’a pas perdu sa capacité à la déceler.













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